Étude clinique d’un diaporama bancal et d’une amnésie géographique en phase terminale
Il existe des catastrophes naturelles. Et puis il existe les soirées « photos de vacances »:
un phénomène si violent qu’il devrait être classé en zone rouge par la préfecture.
Chaque image semble avoir été prise par quelqu’un qui ne croit plus en la physique.
On atteint des sommets :
- Des horizons inclinés à 32°, comme si la planète tentait de se suicider,
- Des verticales qui fuient dans quatre directions simultanément,
- Des cadrages qui donnent l’impression que le photographe a été attaqué par un pigeon au moment du déclenchement,
- Des compositions si instables qu’on a envie de leur mettre des béquilles.
Certaines photos penchent tellement qu’on pourrait les utiliser pour mesurer la pente d’un toit.
D’autres semblent avoir été prises depuis un toboggan en mouvement.
Une image, en particulier, donne l’impression que l’appareil photo a glissé dans une pente boueuse et a déclenché tout seul par désespoir.
Ce moment arrive toujours.
L’auteur, sûr de lui, avance dans son diaporama comme un explorateur approximatif.
Puis soudain, devant une photo d’un caillou flou, il s’arrête.
Silence. Regard vide. Déconnexion totale.
Et là, la phrase tombe, d’une pureté presque poétique :
« Alors là… aucune idée. Je ne sais même pas si c’est en France. »
À partir de ce moment, tout bascule.
Il tente de reconstituer sa vie :
- « Ça pourrait être la Bretagne… ou le Portugal… ou un talus. »
- « Je me souviens qu’il y avait du vent… ou alors c’était un ventilateur. »
- « Je crois que c’était un village… ou un zoo… ou un rond‑point. »
Le public assiste à une évaporation totale de la mémoire, un effondrement cognitif digne d’un documentaire animalier sur la perte de repères.
À la 18e photo, l’auteur ne sait plus s’il était en vacances, en randonnée, ou en train de chercher un raccourci pour éviter un péage.
À la 34e, il doute même d’avoir quitté son jardin.
Les lieux se mélangent comme dans un rêve fiévreux :
- Une plage devient une forêt,
- Une forêt devient un parking,
- Un parking devient un souvenir d’enfance,
- Un souvenir d’enfance devient un cliché de 2017 pris par erreur.
Le public tente de suivre, mais l’ensemble ressemble à un voyage initiatique dans un monde où la géographie a été supprimée par décret.
On ne sait plus si l’auteur a voyagé ou s’il a simplement erré dans un rayon « cartes postales » en état de dissociation.
La dernière photo apparaît : floue, penchée, inutile, probablement prise par accident en visant ses propres chaussures.
L’auteur se tourne vers la salle, fier comme un explorateur revenu d’un périple imaginaire dans un pays qui n’existe pas.
Il pense avoir partagé un voyage. Il a partagé une catastrophe cartographique.
Le public applaudit, non par politesse, mais pour féliciter un pilote qui aurait posé un avion auquel il manquait 2 moteurs et le fuselage.

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